Dans cette vie, j’ai l’impression qu’on change de père comme de chemise. Quand l’un s’en va, un autre le remplace. Puis un autre encore. Puis un autre et un autre encore. Jusqu’à présent j’ai eu trois pères et je suis sûr que ce n’est pas fini. Le premier m’a donné la vie et le goût de partir le plus loin possible du marigot où je suis né. Le deuxième m’a couvert de cadeaux pour se donner bonne conscience. Il m’a appris le superflu et le futile — l’extase matérielle. On s’est éclaté comme des dingues et tout s’est terminé dans le sang et les larmes. Et mon troisième père, lui, il s’échine à m’apprendre l’oubli. Il veut que je découvre comme Yôshi le moi particulier qui se cache sous l’écorce du corps et des sensations fausses.
« Tout le monde cherche son père, me répète Jack. On met parfois une vie entière à le trouver. »
Et Yôshi de surenchérir :
« Les enfants sont des débris dans l’affection des pères. »
Et Jack d’ajouter, zen :
« Un père reste un père ».
Et Yôshi, l’air sentencieux :
« Un père est toujours grand : on le voit à son ombre. »
Et Jack citant Corneille, avec l’accent anglais :
« Ma valeur est ma race et mon bras est mon père. »
Et Yôshi, citant Diderot, en ricanant :
« Dieu ? Un père comme celui-là, il vaut mieux ne pas en avoir. »
Et Jack citant Abla Farhoud :
« Un jour j’ai demandé à mon père : “Qui aimes-tu le plus de tous tes enfants ?” Il a répondu : “J’aime le petit jusqu’à ce qu’il grandisse, le malade jusqu’à ce qu’il guérisse et l’absent jusqu’à ce qu’il revienne.” Et moi ? Je ne suis pas petite, je ne suis pas malade et je suis à côté de toi. Mon père a répondu : “Le petit devient grand, le malade finit par guérir, mais toi, tu es toujours mon enfant, jusqu’à la mort, et même au-delà de la mort.” »
Il y avait beaucoup de monde — et du beau monde ! — mercredi dernier, au Victoria Hall, pour la remise du Prix de la Fondation pour Genève à Jean Starobinski. L'académicien français Pierre Nora nous a rappelé, en grandes lignes, la carrière de celui que tous les étudiants genevois appellent familèrement (et affectueusement) Staro. Licence de Lettres, puis doctorat de médecine, puis doctorat de Lettres. Sans oublier le diplôme de piano… Difficile, pour un seul homme, de faire plus, et mieux ! Remi Pagani a eu raison de rappeler la méfiance des autorités genevoises de l'époque (1913) face au père Starobinski, émigré polonais venu trouver refuge en Suisse, que l'on mettra cinq ans sous surveillance policière et qui, ultime affront, devra attendre 30 ans pour se voir accorder la nationalité suisse.
Ainsi donc le Salon international du Livre et de la Presse a fermé ses portes à Genève. Comme chaque année, les chiffres de fréquentation vont être excellents (autour de 100'000 entrées) et tout le monde, la mine réjouie, se donnera rendez-vous l'an prochain pour de nouvelles aventures culturelles…