Jour après jour, ce qui ressort des témoignages recueillis lors du procès de Marc Roger vient confirmer ce que nous pensions de l'affaire : à savoir que le Français, à jamais étranger dans une société genevoise où règnent l'omerta et le copinage, a joué dans l'affaire le rôle du lampiste de service. Tous les témoins entonnent la même rengaine. Christian Luscher :« Il avait un projet solide et beaucoup d'énergie. On lui a fait confiance. » Olivier Mauss : « Peut-être ai-je été trop naïf ? Mais je lui ai fait confiance… » Et les joueurs de rajouter : « Il parlait bien, il avait des idées, nous lui avons fait confiance. » Seule la comptable, cherchant désespérément une oreille charitable dans un club où personne, visiblement, ne se souciait d'argent, tient un discours un peu différent : « M. Roger n'avait aucune connaissance en comptabilité. Tout le monde le savait. En outre, il était d'une naïveté confondante. La preuve : un jour, il a failli racheter le club de foot du Vatican, un club qui n'existe pas. »On le voit encore une fois : trop contents de se refiler la patate chaude, les anciens dirigeants du Servette (Luscher, Carrard, Mauss) ont profité de la candeur de ce méridional pur sucre, naïf et mégalo, en se réjouissant secrètement, sans doute, de le voir échouer là où eux avaient réussi à sauver la baraque (sauvetage relatif, puisqu'ils ont légué à Marc Roger près de 12 millions de dettes, qu'il a épongées !).
Marc Roger va-t-il payer pour tous les autres? Sera-t-il jusqu'au bout le dindon de la farce? Si la justice veut un coupable, elle tient en Marc Roger l'homme idéal : naïf, incompétent en matière de finance, hâbleur, flambeur, mégalomane et mythomane. Un vrai champion du monde.
Espérons tout de même que les vrais responsables — ceux qui ont placé Marc Roger à la tête du club et lui ont servi de caution, tous ceux qui ont fermé les yeux sur sa gestion désastreuse —, à défaut d'être condamnés, soient blamés publiquement comme ils le méritent. Cela ne serait que justice.
Pour son premier roman, on peut dire que Nicolas Buri (né en 1965 à Genève) ne manque pas d'ambition, ni de toupet. Pierre de scandale* met en scène, dans un livre haletant, rien moins que Jean Calvin lui-même. Revisitant, après tant d’autres, mais de manière absolument personnelle, la vie mouvementée du grand réformateur français. Tout commence en 1515, date fatidique de la bataille de Marignan, et surtout de la mort de sa mère. À partir de ce choc, de la haine larvée qu’il voue à son père, Calvin va s’affranchir des siens, quitter sa modeste province pour aller suivre, à Paris, l’enseignement des maîtres de l’époque. C’est là qu’il croisera Rabelais (rencontre à vrai dire improbable), aura des démêlés avec les représentants de l’Inquisition, rencontrera Michel Servet. Dans une langue âpre et précise, jubilatoire, Buri décrit le périple de celui qui n’est encore qu’un pèlerin catholique assez ordinaire. Il faudra des voyages, des rencontres, des illuminations, pour que Calvin se forge un destin qui marquera durablement l’Europe, et singulièrement Genève, la nouvelle Rome protestante.
On l’attendait depuis longtemps (près de trois ans) : il a fini par arriver. Malgré les lenteurs de la justice, les évasions rocambolesques du principal prévenu et l’imbroglio juridico-financier de l’affaire, le procès de Marc Roger vient de s’ouvrir ce matin à Genève. Ainsi présentée, l’affaire paraît jouée d’avance : on connaît le montant abyssal de la faillite (plus de 14 millions de francs) et on tient en la personne de Marc Roger le coupable idéal. Aurait-il été payé pour tenir ce rôle de Tartarin, haut en couleur et fort en gueule, que cela n’étonnerait personne. Sous quelque angle qu’on l’observe, Marc Roger est trop parfait dans le costume bariolé que la presse lui a taillé.