
Dans Le mot musique ou l'enfance d'un poète*, récit autobiographique publié en 2004 chez Bernard Campiche, Voisard revient sur la mort du père, en 1989, qui ouvre non seulement une blessure profonde, mais aussi un abîme de silence. Tous les malentendus, les rendez-vous manqués, les silences chargés d’amertume ou de regret, les émotions contradictoires : quand on conduit le père à sa dernière demeure, tout cela ressuscite, dans la mémoire du fils, avec une acuité prodigieuse qui appelle l’écriture, et le retour sur les années d’enfance. Le beau récit d'Alexandre Voisard est moins une autobiographie classique qu’une longue explication avec la figure du père. Un père à la fois écrasant et fascinant, qui porte à bout de bras une famille nombreuse, fait l’instituteur pendant la journée, bricole à la maison, s’occupe du jardin et sait jouer de tous les instruments.
C’est sur ce point, précisément, que tout va se jouer. Héritage impossible (car refusé par l’enfant) et éternel sujet de reproche, la musique tout à la fois relie et sépare, à jamais, le père et le fils — qui, par ailleurs, portent le même prénom : Alexandre. « Sur ce panorama enfantin dégingandé, je portais un regard insistant et ébloui mais je continue à me demander si, au fond, mes premières émotions ne me vinrent d’abord à l’oreille, c’est-à-dire en caresses musicales, comme des appels d’amour en tous lieux, du jardin au grenier et de la forêt au lit. »
La musique est une demande d’amour et de partage. Le père l’a bien compris, qui aimerait transmettre sa leçon au fils rebelle. Mais celui-ci a d’autres idées en tête. Il ne rêve que d’école buissonnière, de couteaux aiguisés, de cavales à travers les forêts. Il n’aspire qu’à l’air libre et à la contrebande. C’est ainsi, quelques années plus tard, pendant la « drôle de guerre », qu’il passera la frontière pour aller rencontrer ces hommes armés qui le fascinent tant. Épisode mémorable où l’on voit le jeune Alex piller le bureau paternel, vider les comptes en banque de ses frères et sœurs, puis dépenser le tout en chocolats et cigarettes qu’il ira échanger, en France voisine, contre un fusil allemand volé à un cadavre et une grenade de combat !
Le retour en famille, on l’imagine, sera douloureux. Pour le punir, on l’envoie travailler dans une ferme. Mais il s’échappe. On le relègue en

Mais toujours, malgré la poésie et avant elle, un regret silencieux : la musique. Et l’impression d’une dette insolvable au père qui a maintenu, sa vie durant, cette exigence inaccessible : « As-tu fait ta musique aujourd’hui ? » Le beau récit d’Alexandre Voisard décline sur tous les tons (cocasse, tragique, poétique, satirique, mélancolique) ce dialogue impossible et nécessaire, qui éclaire sur le sens de la vie et de la mort, de la création artistique, de l’amour du monde et des hommes.

* Le Mot musique ou l’Enfance d’un poète, récit, par Alexandre Voisard, Bernard Campiche, 2004.
** De cime et d'abîme, par Alexandre Voisard, poèmes, Seghers, 2007.