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Work in progress - Page 11

  • Adam (10)

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    Les jours de fête au village, les Reines s’affairent dans leur case, dressant, pendant des heures, leur coiffure en cimier. Elles écrasent entre leurs paumes une poudre rouge et tracent sur l’arrière de leur crâne trois lignes de couleur : une horizontale et deux verticales. Enfin elles se parfument comme des guerrières au soumaré, à l’encens, au mimosa.

    Une jeep arrive, puis un car de touristes. Notre village, pour un soir, est devenu le centre du monde. Accroupies, les Reines présentent, dispersés sur des feuilles vertes de bananier, des galettes de manioc, des mangues fraîches, des gâteaux de riz gluant. Plus loin, les hommes ont disposé sur de larges nattes des masques peints, du bois bandé, des peaux de zèbre, des gris-gris à deux sous.

    Fascinés comme des mouches à feu, les touristes se promènent entre les stands de nourriture, les femmes cramponnées à leur sac, les hommes à leur appareil numérique. Les marchandages vont bon train. Cette nuit, tout doit disparaître ! Mais pas à n’importe quel prix. Mon père surveille de loin les transactions.

    Une femme s’approche de moi. Elle porte un corsage imprimé et une jupe large, un grand chapeau de paille, des baskets roses. Ses cheveux sont tirés en arrière. Elle sort de son sac un petit appareil de photo. Sans attendre, mon père lui saute dessus. Ils disparaissent tous les deux dans sa case. Au bout d’une demi-heure, mon père ressort. Il a l’air réjoui. Il s’avance vers moi.

    « La dame veut prendre des photos, mon fils. Va avec elle. »

    Devant mon air surpris, mon père ajoute.

    « Montre-lui la rivière. »

    Je prends la femme par la main et je la guide à travers le village. Le marché bat son plein. Tout le monde fait des affaires. Une odeur de résine et de poisson fumé flotte dans l’air.

    « Comment t’appelles-tu ? demande la femme.

    Moussa.

    Et quel âge as-tu, Moussa ?

    Neuf ans. »

    Derrière les cases, il y a un vieux torrent à sec au lit semé de cailloux et de charognes. La femme s’arrête et me regarde.

    « C’est ça, ta rivière ? »

    Nous traversons les bambous aux feuilles en couteaux verts et jaunes. Tapis sous les branches des manguiers, les crapauds-buffles ronflent à tue-tête. Un peu plus loin, le volcan descend en pente douce jusqu’à la rivière. Le soleil commence à disparaître. En cette saison, la rivière est envahie de lotus et de jacinthes d’eau.

    La femme pousse un cri d’admiration. Elle enlève son chapeau, s’éponge le front, mitraille les alentours avec son appareil.

    Puis elle se tourne vers moi.

    « Déshabille-toi ! »

    Je regarde la femme, debout, au bord de la rivière, avec son appareil vissé à l’œil, puis je pense à mon père et à mes frères et sœurs et j’enlève mon t-shirt. Si j’obéis, peut-être la femme me donnera de l’argent. Peut-être même qu’elle m’emmènera dans son pays. L’air est plein d’étincelles, de libellules. Au village, les tam-tams ont repris. On entend leur musique à travers les roseaux.

    « Parfait ! Maintenant, ne bouge pas ! »

    Elle tourne autour de moi en parlant toute seule. Elle est très excitée. Elle se tord dans tous les sens pour me prendre en photo. J’ai des fourmis dans les jambes. Dans l’air brûlant du soir, j’essaie de rester tranquille. Elle me mitraille sous tous les angles, comme si elle voulait me dérober mon âme. La sueur brille sur son front.

    « Ce qu’il fait chaud… »

    Elle s’éponge à nouveau le visage, me regarde, remet son appareil dans son sac.

    « Et si on se baignait ? »

    Sans attendre ma réponse, la femme commence à se déshabiller. Elle enlève sa jupe, son corsage, ses baskets. Elle est maigre comme une cigogne. Elle laisse son sac dans un arbre mort. Elle me prend par la main. Je n’aime pas me baigner à cet endroit. Il y a des serpents d’eau. Elle m’entraîne au milieu de la rivière. Ses yeux sont brûlants et inquiets. Puis elle lâche ma main, se met à nager vers l’autre rive. L’eau l’emporte irrésistiblement. La femme essaie de revenir à ma hauteur. Mais comme on dit dans mon village : celle qui nage dans le sens du courant fait rire les crocodiles.

    « Moussa, aide-moi ! »

    Je suis au bord de l’eau. Je regarde la femme dériver vers les chutes. Elle crie mon nom encore une fois, puis disparaît derrière un gros rocher. Je ne peux rien faire pour elle. Le soir est descendu sur la rivière. On ne voit rien plus à cinq mètres. Je sors de l’eau, ramasse la jupe, le corsage et les baskets. Dans l’arbre creux, je récupère son sac, il est déjà colonisé par les fourmis rouges. Je le donne à mon père.

    Dans le sac de la femme, il y a de l’argent, un portefeuille plein de cartes en plastique, un tube de rouge à lèvres, des clés, un petit agenda couvert d’une écriture très fine et illisible, des boucles d’oreilles en argent.

    « Ah ! Belle prise, mon fils ! »

    Il y a aussi deux livres aux pages jaunies et écornées. Mon père veut les jeter au feu. Je les attrape vivement.

    « Si tu veux, ils sont à toi, dit mon père. Ici nous n’avons pas besoin de livres. »
  • Adam (9)

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    Je viens d’un monde de pas feutrés, de toux, de rires, de feulements. Un monde qui n’existe plus que dans les livres, ou au cinéma. Un monde voué à l’ordre naturel des choses : le pouvoir au bonimenteur, la bouillie à l’édenté, les volées de bambou au voleur, le pomélo sur le pamplemoussier, la mangue sur le manguier, la fortune à l’usurier, la foudre pour le fou, le ciel pour les présages et les vieux os pour les vautours.

    Chaque jour il faut se lever tôt pour manger le gombo gluant, jouer aux osselets, partir à la chasse aux mouches noires et aux sauterelles, regarder les femmes aux seins aigus suer sur le mortier, jouer au foot sur la corniche, manger du gombo pilé, guetter les voitures sur la piste, les singes dans les arbres, les nuages dans le ciel, jouer au lance-pierres, se gratter le crâne pour écraser les poux, grimper sur les toits des cases, manger du gombo doucereux, chanter en attendant la nuit, s’écrouler sur la natte.
  • Adam (8)

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    C’est la fin de la journée. Le soleil se cache derrière les arbres. Une brise légère fait ployer les matitis sauvages et balancer les branches des palmiers. Une camionnette arrive au village. Un homme en descend. Lunettes d’écaille, yeux bridés, teint rougeâtre, petite barbe en forme de pinceau. Il appelle mon père. Tous deux restent longtemps sous le vieux kolatier à palabres. Puis Papa nous appelle. Ou du moins ceux qui se trouvent à portée de sa voix.

    Il nous fait mettre en rang.

    « Voici mes fils et mes filles… »

    L’homme à barbiche examine chacun de nous longuement, méticuleusement. Les yeux, les dents, la langue, les oreilles. Il nous fait marcher jusqu’à sa camionnette, puis revenir vers lui au pas de course. Il nous pince le bras, nous tire les cheveux pour entendre le son de notre voix. Il s’attarde plus encore sur mes sœurs, les fait déshabiller, palpe leur corps en grommelant.

    « Ils sont tous là ?

    Oui, dit mon père. Fais ton choix ! »

    L’homme me fait sortir du rang avec Toumba. Il demande si nous sommes des jumeaux. Ça nous fait rire. Je dis que Toumba est plus vieux que moi, qu’il a onze ans et que nous sommes de mères différentes. Je veux ajouter que chez nous la mère de mon frère est ma mère et n’est pas la rivale de celle-là, mais je vois le regard de mon père, alors je la boucle.

    « Bon, dit l’homme en torturant sa barbe, je te prends celui-là.

    Et pourquoi pas les deux ? demande mon père.

    Non, le petit parle trop…

    Je te fais un bon prix ! »

    L’homme se gratte le crâne, puis mon père l’entraîne à nouveau sous le grand arbre à palabres. Ils se mettent à chuchoter. Puis mon père élève la voix et l’homme élève la voix à son tour. Ils se mettent à crier et à gesticuler. La sarabande dure plusieurs minutes. Même en tendant l’oreille je ne comprends rien de ce que les deux hommes disent. Enfin mon père me désigne du doigt, puis il montre mes sœurs avec un geste de dépit. Mais l’homme secoue la tête. Il ne dit rien. Ce n’est pas bon signe. L’homme glisse un billet dans la main de mon père. Ils se regardent une dernière fois. Mon père fait signe à Toumba d’avancer. Il embrasse mon frère, lui dit quelque chose à l’oreille.

    « Prends garde à toi, mon fils ! Et méfie-toi des gens de l’autre monde… »

    L’homme entraîne Toumba par les épaules. Je ferme les yeux pour respirer à fond. C’est la saison sèche. Comme chaque soir, la brise apporte au village l’odeur des roseaux. On entend les bêtes crier dans la savane.

    La camionnette disparaît dans la nuit.