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livres en fête - Page 9

  • Un rêve américain en Normandie (Romain Buffat)

    Unknown-5.jpegC'est une histoire de rêve américain, une histoire simple et bien menée, bien écrite, par Romain Buffat, dont c'est le premier livre. De ce mince roman, intitulé Schumacher*, il ne faut par déflorer la trame, subtile, ni trop en dire, par crainte de jouer les spoiler.

    Le narrateur, d'abord sans visage, se lance sur les traces d'un certain Schumacher, soldat américain en garnison en France après la guerre. On sait peu de choses sur lui, son passage à Évreux, en Normandie, son oisiveté, c'est-à-dire sa mélancolie. L'atmosphère de l'époque est bien rendue, comme l'air de cette province un peu paumée et étouffante. Les soldats s'ennuient et jouent au bowling (Schumacher, à ce jeu, est un champion). Unknown-4.jpegLe rêve américain sommeille dans le cœur des filles, comme un rêve de mariage et d'évasion. Les deux (les soldats et les filles) sont faits pour se rencontrer, et bien sûr ils se rencontrent. Je ne raconterai pas la suite, un peu prévisible, qui est à l'origine de ce petit roman très bien construit. Mais l'enquête sur Schumacher se poursuit, à la fois dans la réalité et la fiction, en France et aux USA, car c'est un homme de l'ombre, ce soldat incorporé dans l'US Air Force et perdu en Normandie à la fin des années cinquante.

    « De lui on ne sait à peu près rien, sinon ce qu'il faut pour faire un mythe. »

    * Romain Buffat, Schumacher, roman, éditions d'autre part, 2018.

  • Sur les traces de la femme invisible (Nathalie Piegay)

    Unknown-2.jpegDans La femme invisible*, Nathalie Piegay, professeur de littérature française à UNIGE, réussit un pari impossible : rendre vivante et visible une femme restée dans l'ombre de son amant (Louis Andrieux, homme politique français, ami de Georges Clémenceau) et de son fils unique, Louis Aragon. On connaît l'imbroglio familial : le poète est élevé par sa mère Marguerite (qu'on fait passer pour sa grande sœur) et sa grand-mère (qu'on fait passer pour sa mère). Vous suivez ?

    À vingt ans, Aragon découvrira la vérité. Il restera attaché à sa mère toute sa vie et vouera une inimité tenace à ce père célèbre et brillant qui les a entretenus, mais aussi soigneusement tenus à distance de sa vie officielle. Nathalie Piegay dénoue parfaitement cet imbroglio —, qui a tout de même produit l'un des plus grands écrivains français du XXème siècle !

    Unknown-1.jpegLa vie de Louis Andrieux, le père donc, est connue et largement étudiée (voir ici). Mais on savait peu de choses sur Marguerite qui a élevé et aimé cet enfant naturel. Nathalie Piegay mène l'enquête. Elle se rend sur les lieux où Marguerite a vécu. Elle découvre que cette femme, jusqu'ici invisible, a exercé plusieurs métiers et qu'elle a écrit des romans, vendus comme suppléments à certains magazines féminins. Une abondance de romans, même.

    Quelle influence cette mère écrivaine (et traductrice) a-t-elle eue sur son fils ? Impossible à dire, bien sûr.

    Mais le feu de l'écriture passe par là…

    Au fil des pages, le mystère Marguerite se dévoile. Mais la part d'ombre reste intense, car les documents, textes, traces de cette vie discrète font défaut. Nathalie Piegay se livre elle-même beaucoup dans le portrait de cette femme « invisible », avec une ferveur teintée de féminisme. Ce qui rend le livre (est-ce un roman ? un récit ? un essai ?) à la fois attachant et passionnant à lire.

    La Femme invisible fait partie du dernier trio de prétendants au Prix Renaudot essai. Je lui souhaite bonne chance !

    * Nathalie Piegay, La Femme invisible, éditions du Rocher, 2018.

  • Les Suisses sont géniaux ! (François Garçon)

    images-1.jpegVoici un livre qui risque bien de devenir indispensable ! Avec Le Génie des Suisses*, l'écrivain et critique François Garçon déclare encore une fois sa flamme pour la Suisse et les Suisses. Il existait déjà un Dictionnaire amoureux de la Suisse**, que Metin Arditi nous a donné l'année dernière. Mais, en comparaison du livre de Garçon, il est très lacunaire, paresseux et bâclé.

    Pour qui s'intéresse à notre petit pays, Le Génie des Suisse est une véritable mine de renseignements (historiques, politiques, sociaux, culturels). Une fois de plus, Garçon décrit par le détail les singularités de ce pays — et une fois de plus il ne tarit pas d'éloges! « J'ai eu à cœur de mettre en valeur des entreprises, des faits historiques, des scientifiques, des événements, des monuments, des paysages, des mythes, des héros ordinaires, des personnages qui m'ont marqué, quelques escrocs aussi, qui témoignenent de la diversité de ce pays, et de ses limites »

    Unknown-1.jpegGarçon n'est pas un inconnu (c'est son treizième livre, dont plusieurs ouvrages sur le cinéma) et la Suisse, si j'ose dire, est son cheval de bataille : le sujet qu'il connaît le mieux (il a déjà publié La Suisse, pays le plus heureux du monde et Le modèle suisse***) et qui lui tient le plus à cœur. Et le cœur est présent, ici,  quand l'auteur raconte ses vacances à Genève, chez son grand-père protestant et taiseux, dit son admiration pour Ella Maillard ou Michel Simon, explique son goût pour l'Étivaz — le meilleur fromage du monde —, les Sugus ou les röstis. On a même droit à une recette originale de Birchermuesli (qui doit bien prendre une matinée de préparation) ! Un dictionnaire du cœur, donc, mais aussi de l'humour (des belles pages sur Schneider-Ammann, roi du rire involontaire, et de beaux souvenirs d'enfance sur les boguets), de la distance critique et des partis-pris.

    Possédant deux passeports (il est double national suisse et français), Garçon est particulièrement bien placé pour connaître les rouages des deux pays qu'il ne cesse de comparer au niveau politique, social, institutionnel. Et la comparaison n'est pas flatteuse pour la France (juste un chiffre : le PIB français était égal au PIB suisse en 1973 ; aujourd'hui, le PIB suisse est le double du PIB français  !). Unknown-3.jpegAlors que la France est le pays le plus centralisé du monde, rongé par la bureaucratie et se la joue toujours puissance internationale, la Suisse connaît des niveaux de pouvoir échelonnés, fait confiance au mérite et au travail, croit aux vertus de la démocratie directe. Pour Garçon, la France devrait prendre exemple sur ce petit pays discret et sans histoire qui réussit si bien. Hélas, elle ne respecte que les pays qui ont plus de vingt millions d'habitants…

    Historien de formation, Garçon nous rafraîchit la mémoire sur des épisodes anciens de notre histoire (les batailles, l'émigration), mais aussi sur les moments récents (la Suisse moderne, la Suisse pendant la guerre, la votation sur l'immigration de masse). Il n'évite jamais les sujets qui fâchent (comme l'islam, l'UDC, la Lega, la question féminine), mais creuse, argumente, approfondit dans un tour d'horizon — une sorte d'état des lieux de la démocratie directe aujourd'hui.

    Un chapitre intéressant parle de l'éducation, du « miracle de l'apprentissage dual » que bien des pays nous envient, de la relève et des passerelles qui permettent de réintégrer les Hautes Écoles quand on n'a pas de maturité en poche. Entre l'histoire et les mythes, la frontière est souvent incertaine. Le fameux « Pacte fédéral » de 1291 est-il authentique ou a-t-il été écrit après coup ? images-3.jpegGuillaume Tell a-t-il réellement existé ? Se demande-t-on comment Moïse a fait pour partager les eaux de la Mer Rouge ? Ou Jésus pour changer l'eau en vin ? Comme Cyrulnik ou Levi-Strauss, Garçon pense qu'un mythe est une parole qu'on partage : sa fonction est d'abord symbolique. Peu importe que l'épisode ou le héros en question soit réel. À sa manière, ironique et précise, Garçon éclaire nos mythes fondateurs et en tire des leçons de bonheur.

    Par les temps qui courent, cela fait chaud au cœur.

    * François Garçon, Le Génie des Suisses, Taillandier, Paris, 2018.

    ** Metin Arditi, Dictionnaire amoureux de la Suisse, Plon, 2017.

    *** François Garçon, La Suisse, pays le plus heureux du monde, Taillandier, 2015.

    — François Garçon, Le modèle suisse, Perrin, 2011.