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Hommage - Page 7

  • Présence de Marc Jurt (1955-2006)

    772533361.5.jpgIl a y dix ans, le 15 mai 2006, nous quittait Marc Jurt, artiste aux multiples talents, peintre et graveur, sculpteur et photographe, professeur au Collège de Saussure, à Genève, et grand voyageur. Marc Jurt, c’était aussi l’ami incomparable, toujours curieux des autres, généreux dans sa vie comme dans son œuvre, profond et drôle, en quête perpétuelle de beauté et de vérité (qui s’associent toujours dans son travail).

    Marc Jurt est mort il y a dix ans, vaincu par une maladie contre laquelle il se battait depuis l’adolescence (et qu’il croyait avoir terrassé définitivement). Il laisse derrière lui une œuvre exceptionnelle par sa richesse et sa diversité : dessins, estampes, peintures, sculptures, photographies. Pour ceux qui l’ont connu, Marc avait tous les talents : il cultivait la création sous toutes ses formes, mais aussi l’amitié, la fantaisie, la douceur et la fidélité. Il bouillonnait de projets (que certains considéraient comme fous) : réaliser chaque semaine, pendant toute une année, par exemple, une gravure originale. Cela donne la série de 52 gravures de « Pas une semaine sans traces ».

    Pari génial — pari tenu.

    Autre défi, quelques années plus tard, l’immense chantier de Géographie parallèle, réalisé en collaboration avec l’écrivain Michel Butor : 349057970.25.jpegune suite unique de 50 travaux, que Marc considérait comme un sommet de son œuvre. Le peintre y multiplie les interventions et les strates, peinture, gravure, griffures, papiers collés, rehauts de plume et de crayon, tandis que l’écrivain y dépose ses mots. Dans cette œuvre à deux voix, exceptionnelle par son ampleur et son inspiration, les mots et les images se mêlent sans jamais se confondre : une galerie et une graphie qui l’une l’autre se gardent et se perdent de vue dans un jeu de miroir qui donne le vertige. Les tableaux sont écrits, comme les poèmes sont peints. Pourtant, on dirait qu’ils font corps, qu’ils sont faits de la même chair ou de la même pâte. Chacun accueille l’autre pour lui prêter sa voix, son souffle, sa matière.

     Au fil du temps — trente années de dessin, de gravure, de peinture — le trait de l’artiste a changé.

    De l’hyperréalisme symbolique des premières gravures (on se souvient des tours de Manhattan dévorées par le lierre) à l’abstraction lyrique des dernières grandes toiles, le trait s’est à la fois dépouillé de l’inessentiel et enrichi de nouvelles expériences, de nouvelles sensations. 3371511979.jpgGrâce aux voyages, aux rencontres, aux aventures de la vie. Mais toujours il a gardé en point de mire son objectif : tracer l’élan, donner une forme visible à la force. Et cette force explose, irrépressible, dans les derniers tableaux réalisés alors que Marc luttait contre la maladie.

     Peindre la force, oui, sans jamais se laisser arrêter, emprisonner, réduire au silence.

     L’œuvre de Marc Jurt n’est jamais fermée : c’est une maison ouverte au monde. Elle est à la fois singulière (on reconnaît son trait, sa griffe, au premier coup d’œil) et universelle. Les Orientaux comme les Occidentaux s’y retrouvent chez eux, tant Marc aime à jouer avec les matières (tissus, écorces d’arbres, papiers de riz ou de coton), à faire des clins d’œil, à tracer des passerelles entre les peuples et les civilisations.

    images.jpegChaque tableau est une invitation à partager, à voyager. Il explore de nouveaux territoires, corrige nos vieilles mappemondes, revisite les cartes de géographie, de météorologie et d’aviation en les modifiant, par le trait et par la couleur, afin qu’ils coïncident, sans doute, avec cette géographie secrète qui est la sienne. Je ne peux m’empêcher de voir dans ce geste une sorte de magie blanche destinée à éloigner du corps, de son propre corps, les menaces invisibles de la maladie.

    13139104_1736725213241346_3899861434588045104_n.jpgPas un jour, depuis dix ans, sans que je pense à Marc, son rire, sa curiosité, sa gentillesse, son amitié — son amour de la création. Il n’est plus là, mais ses œuvres nous parlent de lui. Le dialogue initié il y a trente ans se poursuit au-delà de la mort.

    Car la mort n’existe pas, écrivait le poète Tsernanski, il n’y a que des migrations.

     

    Pour celles et ceux qui s'intéressent à l'œuvre de notre ami, consultez le site de la Fondation Marc Jurt : http://www.fondationmarcjurt.ch

  • Portrait de l'artiste en lecteur du monde (1) : du journal intime

    Qui a tenu le premier journal intime ? Et pourquoi ?

    Comme toujours, les avis sur la question divergent.

    DownloadedFile-2.jpegCertains, tel Pascal Quignard, dans ses Tablettes de buis d’Apronenia Avitia*, imaginent une patricienne romaine, à la fin du IVe siècle de notre ère, qui tient une sorte d'agenda dans lequel elle consigne les achats qu'elle projette, les rentrées d'argent, les plaisanteries, les scènes qui l'ont touchée. Pendant vingt ans elle se consacre à cette tâche méticuleuse, dédaignant de voir la mort de l'Empire, le pouvoir chrétien qui s'étend, les troupes gothiques qui investissent à trois reprises la Ville. Elle aime l'or. Elle aime la grandeur des parcs et les barques plates chargées d'amphores et d'avoine qui passent sur le Tibre. Elle aime l'odeur et la politesse du plaisir. Elle aime boire. Elle aime les hommes qui oublient de temps en temps le regard des autres hommes.

    D’autres, moins poètes que Quignard, pensent que l’origine du journal intime est le journal de bord que doivent tenir tous les capitaines de bateaux, dans lequel ils notent scrupuleusement leur route, la force des vents, les maux ou les plaintes de l’équipage, etc. À la fois livre de bord et livre de comptes, ce document tenu jour après jour est le récit d’une traversée ou d’un voyage par-delà les mers.

    Ensuite il y a, bien sûr, les fameux Essais de Montaigne, qui marquent, au XVIe siècle, l’entrée en force de l’individu dans la littérature (et la peinture, grâce aux autoportraits somptueux de Rembrandt, entre autres). Deux siècles plus tard, Rousseau fera de sa vie un roman en écrivant ses Confessions en se donnant la règle de tout dire, et dire toute la vérité.

    Suivant l’exemple de Rousseau, les journaux littéraires vont se multiplier, surtout au XIXe siècle, avec le fameux Journal des frères Goncourt et le non moins fameux Journal d’Amiel (17'000 pages, quand même !), puis avec Jules Renard, André Gide, Paul Léautaud et beaucoup d’autres. Le journal littéraire connaît une telle vogue qu’il devient le modèle du journal intime.

    * Pascal Quignard, Les Tablettes de buis d'Apronenia Avitia, Folio, Gallimard.

  • Petit hommage au grand Beno

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    Jean-Luc Benoziglio (dit Beno) nous a quittés comme il a vécu, discrètement. Il s'est éteint à Paris jeudi dernier, après une longue maladie. J'avais pour lui une grande admiration, comme homme et comme écrivain. Pour beaucoup de Suisses, il avait un défaut majeur : il avait le sens de l'humour. Une aptitude, aussi, à ne pas se prendre au sérieux. En guise d'hommage, je reprends le dernier article que j'ai consacré à ses livres.

    Moins d’une année après La Voix des mauvais jours et des chagrins rentrés*, Jean-Luc Benoziglio récidive, dans un tout autre registre, avec un roman truculent et facétieux, qui met en scène les dernières années de feu Louis Capet — plus connu, en France comme ailleurs, sous le nom de Louis XVI. images.jpegEt c’est à juste titre que ce roman, qui se joue habilement de l’Histoire, vient d’être récompensé par le Prix Michel-Dentan 2005, la principale distinction littéraire de Suisse romande.

    L’hypothèse de Louis Capet, suite et fin**, est subtile et tient en quelques lignes : et si, au lieu d’être guillotiné sur la place publique pendant la Terreur, le Roi Louis XVI avait trouvé refuge à l’étranger — par exemple dans un petit village de la riviera vaudoise ?

    Cette hypothèse, après tout parfaitement recevable (et moins gore que la réalité), Benoziglio lui prête toutes les apparences de l’Histoire, s’appuyant sur de nombreuses archives inédites et exploitant sa parfaite connaissance de la région lémanique (même si Beno est d’origine valaisanne). Il imagine un Directoire révolutionnaire impatient de se débarrasser de cet encombrant souverain, mais ne sachant pas, à la lettre, que faire de lui.

    « On pourrait l’envoyer en exil ! » lance une voix.

    Mais où ? Quel pays européen accepterait d’accueillir, sans risque d’émeute ou de complot, le souverain déchu ?

    Le choix tombe sur la Suisse, par défaut, bien sûr, puisqu’on ne veut de Louis Capet nulle part ailleurs.

    Capet et papet vaudois

    images-1.jpegC’est ainsi qu’il débarque (au sens propre, comme au sens figuré) dans le village de Saint-Saphorien, sur la côte vaudoise. Les premiers temps sont rudes, surtout pour Louis, regardé comme un animal exotique. Il peine à comprendre le patois des indigènes, doit vite trouver un gagne-pain (car, en Suisse, on n’aime pas les bras ballants) et s’acclimate avec peine au petit vin blanc sec de la Côte (il préfère le Sauternes et le Châblis).

    À partir de cette situation, étayée par des documents plus ou moins imaginaires, Benoziglio dessine une fiction qui lui permet de confronter deux cultures (au sens large du terme), deux religions, deux langues, deux mentalités plus différentes qu’on ne croit.

    Car ce qui frappe Capet, qui a recomposé dans sa maison, dérisoirement, un petit Versailles, ce sont précisément les différences. Alimentaires, d’abord. On ne se lasse pas de relire les pages où Beno fait goûter à Louis les spécialités du terroir : le fameux (et insurpassable) papet vaudois (mélange de pommes de terre, d’oignons et de poireaux servi avec une succulente saucisse aux choix) et, bien sûr, la célèbre fondue, qui donne au souverain habitué à des nourritures plus légères des aigreurs d’estomac. Mais aussi différences politiques, religieuses, philosophiques (car Capet a pour contradicteur principal le régent du village, fidèle adepte des théories de Rousseau) qui plongent un peu plus chaque jour l’ancien souverain dans la mélancolie, et lui font ressentir cruellement son exil.

    Réconciliation

    images-4.jpegHeureusement, entre deux lettres de complainte qu’il envoie aux baillis de Berne, Capet reçoit des visiteurs, le plus souvent de marque. C’est l’occasion, alors, non seulement de parler du bon vieux temps (ah ! les fastes de l’Ancien Régime !), mais aussi du monde comme il va, qui ne s’est pas arrêté de tourner depuis que la Révolution a fait construire ses guillotines. C’est ainsi qu’il reçoit la visite de La Fayette (à qui Louis « remonte les bretelles », et qui s’en va la mine défaite), du banquier Jean-Nicolas Pache, d’autres encore, qui laissent Louis à chaque fois plus désemparé. Son unique soutien, dans son exil, il le trouvera en la personne d’Aline, servante et femme de chambre, mais aussi dame de compagnie. Tout d’abord improbable, au vu des différences culturelles et sociales, puis émouvante, une vraie relation va s’instaurer entre le roi déchu et la jeune femme. C’est à elle qu’il confiera ses derniers projets, ses derniers rêves.

    Très différent des autres livres de Benoziglio, aux résonances autobiographiques évidentes, Louis Capet, suite et fin est une réussite. Sans doute parce qu’il permet à son auteur non seulement d’exploiter son extraordinaire veine comique et sa très grande maîtrise du langage, mais aussi, peut-être, de se réconcilier avec une partie de lui-même : la part helvétique de l’écrivain parisien. 

    * La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés, Paris, Le Seuil, 2005.

    ** Louis Capet, suite et fin, Paris, Le Seuil, 2005.