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  • Les livres de l'été (16) : Quentin Mouron

    DownloadedFile.jpegSouvent, dans la littérature romande, on respire mal. L’air y est rare. Quelquefois on étouffe. Il y a des barreaux aux fenêtres. Des murs partout. La porte est verrouillée de l’intérieur. Et même, parfois, une corde est préparée au salon pour se pendre. Le monde entier se limite à une chambre. Pourquoi écrire ? Comment sortir de sa prison ?

     Heureusement, de temps en temps, il y a des livres qui donnent le goût du large. L’aventure. Les rencontres. Les bagarres amoureuses. La vie, quoi. L’auteur est inconnu. Normal. C’est son premier livre. Il s’appelle Quentin Mouron. Retenez ce nom. Il a à peine vingt-deux ans. Il vit entre Bex et Lausanne. Il n’est pas seulement suisse, mais canadien aussi. Et ça se sent à chaque page. Le goût du large, on vous disait. Les grands espaces. Le bruit de l’océan qui vous réveille après une nuit alcoolisée.

    Bien sûr, il faut passer l’écueil du titre, Au point d’effusion des égouts*, qui est une citation du poète français Antonin Artaud. images.jpegIl ne rend pas totalement justice au souffle, à la verve, à l’énergie singulière de l’écriture de Quentin Mouron, si rares sous nos contrées moroses et renfermées sur elles-mêmes.

     De quoi s’agit-il dans ce roman qui sort de l’ordinaire ?

     D’une longue errance, à travers l’Amérique, d’un jeune homme en rupture de ban et de famille. Il a quitté la Suisse et, comme tant d’autres, il est parti à la conquête de l’Amérique. Son voyage le mènera de la Cité des Anges (Los Angeles) à la Cité du Jeu (Las Vegas). C’est une quête d’identité ponctuée de rencontres tout à fait surprenantes. Il y a d’abord Paul, le cousin flic, qui accueille le narrateur pour quelque temps. Puis l’inénarrable Clara, trop grosse, trop névrosée, trop accro aux neuroleptiques. Portrait haut en couleur d’une femme qui semble droit sortie des romans de l’affreux Bukowski. Ensuite, il y aura Laura, trop maigre, trop pâle, trop versatile, qui laissera dans le cœur de Quentin une blessure incurable. Puis un soldat à la retraite, rescapé du Viet Nam, l’accueillera quelques jours dans la mythique Vallée de la Mort, aux confins de la Californie et du Nevada. Autre rencontre marquante, ressuscitée par la langue énergique, inventive et précise de Mouron.

     images.jpegCet automne, Quentin Mouron vient de sortir un deuxième livre, très différent du premier, mais du même tonneau. Cela s’appelle Notre-Dame-de-la-Merci**. Courez vite l’acheter !

     Il est rare, dans le petit monde de l’édition romande, on ne peut plus plan-plan, de découvrir un tel talent, non pas à l’état brut, mais à l’écriture déjà affirmée, solide et personnelle.

     Si vous ne me croyez pas, allez-y voir vous-même !

     

    ·       * Quentin Mouron, Au point d’effusion des égouts, roman, Olivier Morattel éditeur, 2011.

    ** Quentin Mouron, Notre-Dame-de-la-Merci, roman, Olivier Morattel éditeur, 2012.

     

  • Les livres de l'été (15) : Boris Cyrulnik

    images-4.jpegLa vie de Boris Cyrulnik est un roman, tragique et édifiant. Longtemps, ce roman est resté prisonnier d'une crypte, enfermé dans les oubliettes de sa mémoire. Il en savait des bribes. Il essayait de mettre bout à bout les images de ce film demeuré trop longtemps muet. Car pour attester un souvenir, surtout lointain et flou, il faut la présence d'un témoin. Sinon, la folie guette à chaque instant…

    C'est une enquête sur son passé, mêlant récit autobiographique et réflexion sur la mémoire, que mène Cyrulnik dans son dernier livre, Sauve-toi, la vie t'appelle*. Le jour de sa première naissance, en juillet 1937, il n'était pas là, raconte-t-il. Son corps vient au monde, mais il n'en garde aucun souvenir. Il est obligé de faire confiance aux autres. À la parole des autres. Sa seconde naissance a lieu en 1944. Elle est en pleine mémoire. Des soldats allemands viennent l'arrêter. Son père, qui s'était engagé dans l'armée secrète de la Résistance, a été emprisonné, puis déporté à Auschwitz. images-3.jpegSa mère (à droite, avec Boris âgé d'un an) suivra hélas le même chemin sans retour. Il s'en faut de très peu pour que le petit Boris, parqué avec d'autres Juifs dans une synagogue, parte à son tour pour les camps de la mort. Mais il parvient à s'échapper. Une infirmière le cache sous un matelas, sur lequel agonise une jeune femme qu'on transporte à l'hôpital. C'est sa chance. À partir de ce moment-là, la vie de Boris Cyrulnik est une suite de miracles. Ou, si l'on veut, de circonstances heureuses et cependant tragiques. « Mon existence a été charpentée par la guerre. Ai-je vraiment mérité la mort ? Qui suis-je pour avoir pu survivre ? Ai-je trahi pour avoir le droit de vivre ? »

    Reconstituant les images de cette mémoire blessée, Cyrulnik s'aperçoit que nous refaçonnons et réhabitons, à chaque instant, nos souvenirs. Non pas pour les enjoliver. Mais parce que nos souvenirs sont labiles, ils changent de forme et de couleur, selon le moment de notre existence. Nous réinventons nos souvenirs pour survivre au malheur, à la séparation ou à la mort. DownloadedFile.jpegRousseau ne fait pas autre chose dans ses Confessions. Il cherche moins à se faire pardonner des fautes vénielles qu'à réenchanter son passé, afin de chercher à comprendre qui il est à présent. « Le mot « représentation » est vraiment celui qui convient. Les souvenirs ne font pas revenir le réel, ils agencent des morceaux de vérité pour en faire une représentation dans notre théâtre intime. Quand nous sommes heureux, nous allons chercher dans notre mémoire quelques fragments de vérité que nous assemblons pour donner cohérence au bien-être que nous ressentons. En cas de malheur, nous irons chercher d'autres mocreaux de vérité qui donneront, eux aussi, une autre cohérence à notre souffrance. »

    images-2.jpegOn comprend mieux, en lisant l'autobiographie de Boris Cyrulnik, comment et pourquoi il en est venu à forger le concept essentiel de résilience. Sa vie est l'exemple et la preuve de cette capacité extraordinaire de résistance au malheur. Et cette résistance passe par la parole qui nous aide à représenter le malheur, pour mieux le tenir à distance et le neutraliser. Voilà pourquoi, même dans les circonstances les plus tragiques, la vie appelle toujours à se sauver.

    C'est la leçon de ce livre magistral qui raconte, avec lucidité et émotion, la vie d'un homme qu'on voulait abattre, mais qui a survécu à la folie des autres hommes. Un survivant, donc, porteur d'une mémoire vive qui montre que chacun, quel que soit son malheur, sa souffrance ou sa solitude a une chance de salut.

    * Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t'appelle, Odile Jacob, 2012.

  • Les livres de l'été (14) : Germain Clavien

    DownloadedFile.jpegIl y a longtemps, dans l’autre siècle, mais c’était hier, je musardais dans une librairie de Genève. J’étais jeune étudiant. J’avais des maîtres prestigieux : Jean Starobinski, Michel Butor, Georges Steiner. À l’Université, il n’y avait de bonne littérature que française. Ramuz mis à part, l’on ne connaissait pas un seul nom d’écrivain romand. « La honte ! » dirait ma fille.

     C’était à la librairie du Rond-Point, sur Plainpalais. Je flânais parmi les nouveautés françaises, les seules dignes d’intérêt pour un étudiant genevois. C’était l’époque du Nouveau Roman. Tout le monde lisait donc Alain Robbe-Grillet ou Nathalie Sarraute, les Marc Lévy de ces temps-là. On n’avait pas le choix. On est toujours l’esclave de son époque.

    Un inconnu m’a abordé. Il portait une veste à carreau. Il avait les cheveux en bataille, un accent rocailleux et chantant. Il m’a demandé si je connaissais Georges Haldas ? Hein ? Et Maurice Chappaz ? Pardon ? Et la sublime Corinna Bille ? Pour moi, de parfaits inconnus. Il s’est brusquement animé, m’a emmené dans un recoin secret de la librairie, a sorti des rayons plusieurs livres qu’il a étalés sur la table.

     « Il faut les lire tout de suite ! m’a-t-il dit. S’ils ne sont pas meilleurs que vos Français, au moins sont-ils différents. Et c’est cette différence qui nous constitue, nous autres Suisses romands. Et vous verrez : quelle langue ! Quelle musique ! »

    Je n’avais pas d’argent. Il a souri avec douceur. DownloadedFile-1.jpegIl est allé chercher dans les rayons un roman d’Étienne Barillier, un autre de Gaston Cherpillod et de Nicolas Bouvier et, finalement, un livre intitulé Un Hiver en Arvèche*, d’un auteur (de moi) parfaitement inconnu.

    « Je m’appelle Germain Clavien. C’est moi qui l’ai écrit. Vous verrez, je suis sûr qu’il vous parlera. Pour comprendre la Suisse, il faut lire ses écrivains. »

    L’homme a payé la pile de livres, une petite dizaine, il s’est tourné vers moi : « Je vous les offre, m’a-t-il dit. À une condition : il faut que vous les lisiez tous ! »

    Pendant des années, je n’ai pas revu Germain Clavien. Il est parti vivre à Paris, puis il est retourné dans son Valais natal, une région qu’il adorait. Il s’est occupé de ses vignes, de son verger. Il a écrit des livres magnifiques. Son grand œuvre, c’est la Lettre à l’imaginaire, (22 volumes publiés à ce jour) une chronique de la vie quotidienne, en Valais et ailleurs, une vie en état de grâce et de poésie, un regard affûté sur notre époque obsédée par l’argent, le tintamarre médiatique, la destruction de la Nature.

    J’ai revu Germain des dizaines de fois. C’était un bon vivant et un fin connaisseur des vins de sa région. Nous sommes devenus des amis. Une amitié née grâce aux livres et poursuivie pendant vingt ans. Toujours, en lui, il a gardé ce feu de la révolte et de la poésie. Il est mort dans la nuit de samedi à dimanche dernier, entouré de sa femme et de sa fille. C’était un écrivain qui compte et un homme épatant, drôle, passionné, généreux. Germain va nous manquer terriblement. Heureusement, il nous reste ses livres.

     * Germain Clavien, Un Hiver en Arvèche, Poche Suisse, L’Âge d’Homme, 1995.