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  • Le mystère Lovay

     Il y a un mystère Jean-Marc Lovay. Personne ne l’a lu et personne, presque, ne le lit. Pourtant, l’écrivain valaisan, qui fête aujourd’hui même — et en grande pompe — son soixantième anniversaire, jouit, dans notre petit pays, d’une renommée inversement proportionnelle à son audience réelle…
    Tout avait très bien commencé avec la publication, en 1970, de sa correspondance avec Maurice Chappaz, La Tentation de l’Orient, son meilleur livre, dans lequel Lovay exprimait magnifiquement sa vocation d’écrivain à son aîné et mentor du Châble. Ensuite, Lovay fit un passage par Paris, où il publia deux romans, Les Régions céréalières (1976) et Le Baluchon maudit (1979). La critique française s’émerveilla de cette écriture à la fois dense et hermétique, comme on est fasciné par un patois bizarre, et incompréhensible. Mais le public, hélas, n’a pas suivi. Et Lovay revint en Suisse, à Carouge plus précisément, où il publie désormais ses romans. Là encore, les premiers sont les meilleurs : Le Convoi du Colonel Fürst, paru en 1985, obtint le Prix Dentan. Excellentes, également, car plus ouvertes sur le monde et plus accessibles, les Conférences aux antipodes parues deux ans plus tard. On y retrouve une plume à la fois alerte et rigoureuse, qui n’égare pas son lecteur en chemin.
    La suite est plus inégale. L’univers si singulier des premiers livres se retrouve bien entendu dans les dernières parutions, mais sous une forme caricaturale. La langue est idiosyncrasique (autrement dit, parlée et comprise par une seule personne). L’écriture autrefois vivace et ouverte sur le monde s’est refermée comme un huître. Peu de lecteurs, même assidus et animés des meilleures intentions du monde, y résistent. En outre, comme toutes les œuvres ayant coupé les ponts avec le réel, la sienne est devenue, au fil des ans, répétitive, et comme fossilisée.
    Mais le mystère Lovay subsiste. À défaut de comprendre ses livres, on interroge fébrilement le personnage, fascinant lui aussi, qui ne s’exprime que par énigmes ou allusions cryptées.
    Qu’importe ! Jean-Marc Lovay fait partie de nos petites mythologies. Alors célébrons, comme les autres, Réverbération, le dernier livre du pâtre valaisan, qui explore, comme les précédents, une écriture aux limites de la folie et du fantastique !
    Jean-Marc Lovay, Réverbération, éditions Zoé, 2008. 

  • La France schizophrène

    nicolas et carla
    La France est un bien beau pays. Si fameux ! Et tellement plus grand que nous… Quel autre pays peut exhiber une Histoire plus glorieuse ? Une telle lignée de rois félons ou fainéants, cruels, dépravés, dévots ou paresseux? Même un roi horloger, qui pourrait être de chez nous, ce qui ne lui a pas porté chance, puisqu'il est mort sur l'échafaud…
    Quel autre pays peut s'enorgueillir de plusieurs révolutions : 1789, 1830, 1848 ? Sans parler de l'épisode de la Commune de Paris ou de Mai 68 ?
    Il m'a toujours semblé que nos voisins français vivaient dans une curieuse schizophrénie : en régime monarchique, ils ne rêvent que de démocratie ; et en régime démocratique, ils ont la nostalgie des monarques tout-puissants.
    N'est-ce pas ce qui se passe actuellement avec Nicolas Sarkozy, premier «président-citoyen» autoproclamé?
    A peine élu, le Roi divorce, car désormais c'est un citoyen comme les autres. Commence alors le bal des soupirants et des favorites. Autrement dit, Bernard Kouchner et Carla Bruni. Comme à l'époque du Roi Soleil, les courtisans jouent des coudes pour approcher ce nouveau fils de Dieu ou se faire remarquer de lui. Que Nicolas lâche un pet de travers, il y aura toujours en France 500 journalistes pour humer l'air autour de lui! Quel pays admirable! Qui manipule qui? Est-ce une presse formée aux méthodes américaines et bien dressée par le pouvoir qui organise à grand renfort de photos retouchées les réjouissances royales? Ou est-ce le fameux « président-citoyen ». ce nouveau roi de pacotille, qui ordonne narcissiquement son propre sacre?
    Bien malin qui pourrait le dire.
    Ce qu'on peut affirmer, en revanche, dans les deux cas de figure, c'est que le peuple français se retrouve gagnant : en mai dernier, il a élu un simple citoyen, proche de la middle class, à qui il a conféré les pouvoirs exorbitants d'un monarque de l'ancien régime. Pour le même prix, il a donc un roi et un simple citoyen…
    Le bonheur pour un peuple schizophrène!
     
     

    Lien permanent Catégories : badinage
  • Oscar aux mains d'argent (4)

    « You’re wellcome, Debby ! Take a seat and listen to your waltz… »
    Je suis dans l’antre de Bouddha, près de Yorkville, dans le sous-sol de son immense maison qu’il a transformé en studio. Deux pianos de concert, tête-bêche. Plus loin, un orgue Hammond, un piano électrique et un synthétiseur, une console d’enregistrement et un capharnaüm de moniteurs, d’égaliseurs, de tables de montage et de boîtes à rythmes du dernier cri. Sans oublier, bien sûr, dispersés dans la pièce, des dizaines d’appareils de photo, le ventre ouvert ou suspendus par une lanière de cuir à un clou dans le mur — l’autre passion du Maître.
    O.P. trône au piano. C’est son royaume, son autel. Il n’existe vraiment, me confiera-t-il à plusieurs reprises, que devant son miroir d’ébène, les doigts posés sur les touches du clavier, l’œil mi-clos et l’oreille en alerte. Comme l’autre jour, je pense au camaïeu mobile, toujours en train de se construire, qu’il tisse avec ses doigts. C’est le maître des couleurs. Il creuse, il organise, il zoome, il balaie le champ du visible et de l’audible avec son objectif toujours avide. Il travaille la lumière comme un photographe.
    En écoutant O. P., je repensai à cette soirée où, apercevant Bill Evans dans le club de jazz où il se produisait, O. P. se dépêcha de terminer le morceau qu’il était en train de jouer pour se lancer, à corps perdu et en l’honneur de Bill, dans un Waltz for Debby si admirable que Bill Evans déclara plus tard : « Après l’avoir entendu sous les doigts d’O.P., je ne pense pas que je rejouerai ce morceau un jour. » Depuis, la mort de Bill, en 1980, O.P. joue toujours Waltz for Debby dans ses concerts.
    L’intro, déjà, est remarquable : accords perlés de la main droite, basses solides et joyeuses, ironie viennoise à trois temps. Ensuite, le rythme ternaire et régulier est lentement déconstruit. La cadence s’accélère. La structure s’ouvre sur l’horizon. Puis, sans crier gare, on passe dans une autre dimension du temps. Le balancement de la valse est remplacé par la course haletante du 4/4. Et la main droite, légère, bondissante, s’envole sur le clavier…
    « Debby, installez-vous à l’autre piano… »
    Cette fois, je ne peux reculer. Je m’assieds à l’autre piano, un Yamaha au son feutré, et nous valsons de pair, comme si nous dansions l’un avec l’autre.
    « À vous de jouer… »
     
    extrait de La Vie Mécène, L'Âge d'Homme, 2007.