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Le dernier mot (4)

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“ Rêve toujours, mon bonhomme ! Par Sainte Thérèse, c'est pas toi qui auras le dernier mot ! Inutile d'embrasser des fantômes : quand c'est fini c'est fini ! Une fois pour toutes FI-NI ! Quand est-ce que tu vas te mettre ça dans le crâne ? Fini les rêves, les promenades au clair de lune et les serments pleins de mensonges, et fini les duchesses, les baronnes truc-muche, les marquises machin-chose, tu vas retourner à la terre, et dans la terre il n'y a pas de différences, crois-moi, on est tous pareils devant les asticots, les femmes de chambre comme les princesses, oui, tous nus, tous pareils, tous pourris… ”

La vieille se met à ricaner.

“ Toute sa vie, que voulez-vous, il a aimé les demoiselles ! Il leur trouvait le teint mieux conservé et leurs mains étaient belles et si douces, car elles ne faisaient pas souvent la lessive, c'est moi qui vous le dis, mais il adorait leurs bijoux et cet air délicat qui flottait autour d'elles. Que voulez-vous : quand on fait le ménage on ne sent pas toujours la rose et on n'a pas le temps de mettre de la poudre ni du parfum, et d'ailleurs c'est trop cher, déjà qu'on n'a pas à manger, mais lui il est comme ça, il a toujours adoré les rubans dans les cheveux, les mouches sur le visage, les bas de soie, alors ce n'est pas maintenant qu'il va changer… ”

Soudain, la femme a disparu dans le couloir et de nouveau on n'entend plus un bruit.

Mais c'est une fausse sortie, car elle revient quelques instants plus tard, son balais à la main, et elle commence à nettoyer la chambre.

“ Hé oui, toute sa vie il a rêvé de belles princesses, mais c'est moi qui l'ai eu le plus longtemps ! À l'heure qu'il est elles sont toutes en train de manger les brocolis par la racine : la baronne, la comtesse et les autres, et la Goton, et la petite Galley, et la Padoana chez qui il allait manger des sorbets et qui ensuite lui donnait des tisanes (l'amour lui a toujours donné des maux de ventre à mon bonhomme, c'est comme ça, alors il buvait des tisanes pour se soigner) et Zulietta qui était si câline avec son téton borgne, moi je les ai toutes enterrées, par sainte Thérèse, parce que j'étais plus forte qu'elles, plus saine et plus robuste, que je ne me baignais pas dans du lait d'ânesse, moi, mais dans l'eau de la rivière qui n'est pas toujours propre Que voulez-vous, la saleté conserve, c'est triste à dire mais c'est comme ça ! Moi je dis qu'il vaut mieux ne pas trop se laver, car autrement on attrape des maladies, des virus, des microbes, on a des taches sur tout le corps, la peau qui tombe par plaques, après on doit vous mettre des ventouses, et après des sangsues, et c'est affreux, alors que si l'on ne se lave pas tout va très bien, regardez-moi, on pète le feu et on enterre toutes les femmes du monde… ”

Elle rôde dans la chambre en ronchonnant un peu, car elle est vieille et fatiguée. Mais quand elle frotte le vieux plancher de bois, la poussière brille dans le soleil.

“ Il faut que je fasse de l'ordre, moi, car on ne sait jamais, il peut partir d'une minute à l'autre maintenant, il s'accroche à la vie, mais il sait bien que le moment approche, il faut ranger les livres et les photographies et surtout mettre en ordre ses papiers, là, sur la table. C'est fou ce qu'il a pu écrire cet homme : des discours, des romans, des dialogues, des confessions, et chaque fois qu'il publiait un livre c'était comme une révolution, les gens se l'arrachaient et on parlait de lui partout, parfaitement, dans les cafés, dans les églises, partout, les gens ne causaient que de ça, alors le bruit montait, comme un orage qui gronde, et tout à coup les nuages éclataient et c'était le scandale, on avait la police aux trousses, toutes les polices du monde, ni une ni deux il fallait déguerpir avec larmes et bagages, car on nous recherchait, il y avait des espions partout et les gens nous lançaient des pierres, quelle vie mon Dieu quelle vie, quand j'y repense, toute une vie à fuir et à être chassés, oui comme des chiens, et tout ça pour des livres, parfaitement, quelques livres de papier, des fois je me demande si les hommes ne sont pas des bêtes… ”

Elle donne des grands coups de balais, comme pour chasser des ombres qui l'entourent.

“ Oui, tout mettre en ordre avant l'arrivée des rapaces, les gens de la radio, du câble, de la télévision, tous les amateurs de cadavres, je vois d'ici les titres : LE PHILOSOPHE EST MORT. Ou encore LE DERNIER MAÎTRE-PENSEUR ! Ou encore LA BOTANIQUE EN DEUIL. Je vois d'ici toutes ces foutaises, où vont-ils chercher ça, je vous demande, des fois ça me donne des frissons, et là encore ça va barder, j'en suis sûre, ça va faire un scandale, parce que la mort est le plus grand scandale, et le seul au fond sur la terre, oui les gazettes vont se déchaîner l'une après l'autre, et CNN et CBS et ABC et TF1 et TSR et Radio-Lac… ”

Soudain, elle s'est laissée tomber sur une chaise.

“ Oh la la quelle histoire ! Et puis les téléphones, et le fax, et le télex… Il faudra que j'engage quelqu'un, car ça va faire du bruit, je vous dis pas, plus de bruit que tous les livres du monde, et moi toute seule je n'arriverai pas à m'en sortir… ”

La femme s'est mise à sourire.

“ Et surtout il y a moi… Oui MOI ! Les morts appartiennent aux vivants, autrement ils ne servent à rien, et moi Thérèse je suis bien vivante, et quand mon homme sera mort, ça va être ma fête, c'est moi qui vous le dis, une fête du tonnerre de Dieu, je ne vais pas laisser passer ma chance, ah non, pour une fois que je tire le gros lot… Et le monde verra ce qu'il verra, par sainte Thérèse, et rira bien qui mourira le dernier… ”

Lien permanent Catégories : rousseau

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