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Le dernier mot (3)

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Dans le grand lit, l'homme respire à peine : son visage est couvert de sueur et ses lèvres pâles bougent toutes seules.

“ Maman… ”

La femme s'est approchée et sans un mot elle s'est assise à son chevet, sur la petite chaise de paille, tandis que l'homme tournait la tête, les yeux mi-clos, comme s'il voulait parler, mais aucun son n'est sorti de sa bouche, car il est encore dans le sommeil.

Alors la femme a pris sa main.

“ Moi c'est Thérèse, a-t-elle dit d'une voix rude. THÉRÈSE…

— Maman…

— Mais non ! Maman est morte depuis longtemps… Elles sont mortes toutes les deux… ”

Elle prend un ton sévère.

“ Et par ta faute ! ”

L'homme se dresse dans son lit.

“ Non ! Ce n'est pas moi… ”

Mais la femme continue.

“ La première parce qu'elle t'a donné le jour, la malheureuse… Et l'autre est morte de chagrin…

— Ce n'est pas de ma faute ! ”

Alors elle change brusquement de ton.

“ Je blaguais ! Et puis c'est de l'histoire ancienne… ”

Elle s'est levée et marche dans la chambre, tandis que la tête de l'homme retombe sur l'oreiller.

Et tout à coup il a fermé les yeux, pour mieux voir le visage qui l'appelle, là-bas, à des années lumière, ce visage au sourire angélique, ces cheveux relevés sur le front, les seins d'une blancheur d'albâtre…

“ Maman… ”

Voici qu'il se promène à nouveau dans cette maison qui fut son premier nid d'amour. Tout est resté à la même place et les meubles sont ceux qu'il a connus. Voici, dans la salle à manger, la grosse table de chêne autour de laquelle on fit tant de joyeux repas avec Anet et Mariette, la petite servante, et où Maman prenait plus de plaisir à causer qu'à dîner…

Et voici, dans le salon, la petite pendule qui leur sonna des heures si brèves, et l'épinette sur laquelle il étudia son nouveau système de notation musicale…

Au premier, on trouve l'oratoire de la maison, attenant à sa chambre, et hanté par les souvenirs charmants : le nid est encore tiède, comme si les jeunes tourtereaux venaient de s'envoler. Sur les tablettes du bureau, il y a des livres, un encrier ouvert, des lettres de recommandation. Plus loin, le lit à rideaux rouges et les fauteuils, le grand miroir ovale, le guéridon… Tout est là bien rangé, un peu vieilli, un peu délabré, mais bien entretenu, comme si elle allait rentrer, oui, d'une seconde à l'autre, la porte va s'ouvrir et l'on va voir paraître cette adorable femme dans sa robe à fleurs jaune et rose, son corsage échancré, un sourire incertain sur les lèvres…

En rêve, il monte encore quelques marches, jusqu'à l'étage supérieur, où il retrouve sa petite chambre avec son lit au fond d'une alcôve tendue de papier clair, sa chaise longue, ses deux fenêtres éclairées par le soleil levant et s'ouvrant sur les Alpes, au loin, et les glaciers luisants de neige…

“ Maman… ”

À cette époque, ils faisaient tout ensemble : ils lisaient, ils causaient, ils étudiaient et ils jouaient de la musique, ils jardinaient ensemble…

L'été, ils allaient prendre le café derrière la maison, dans un petit cabinet garni de houblons ; ou bien ils s'en allaient visiter le rucher, soigner leurs chères abeilles, cueillir des pervenches, surveiller les récoltes…

“ Allons ! Debout, grand paresseux… ”

D'un geste brusque, la femme a ouvert les rideaux et une lumière cruelle entre dans la chambre. Aussitôt le vieil homme a mis sa main devant les yeux, autant pour se protéger du soleil que pour retenir encore un peu son rêve.

Il revoit la terrasse où il avait installé le célèbre planisphère éclairé par une chandelle fichée au fond d'un seau, près d'un long télescope qui faisait peur aux gens du voisinage…

Brusquement, le vieil homme sourit.

Un soir, il s'en souvient, c'était vers minuit, des paysans avaient vu l'astronome avec un vieux galurin sur la tête, et puis sur les épaules un pet-en-l'air ouaté que Maman lui avait prêté, et ils l'avaient pris pour un sorcier : alors ils avaient détalé en poussant des cris d'épouvante…

“ Il faut se lever ! ”

Maintenant, c'est trop tard, le fantôme est retourné dans l'ombre, et pour toujours. Encore une fois, le vieillard se cramponne à son passé, un morceau de visage, quelques notes de musique, un parfum de pervenche…

Mais c'est peine perdue : tout est mort à présent.

Et lui aussi va bientôt mourir.

“ Non, dit-il enfin, je ne veux pas… ”

La bonne femme se retourne, amusée, puis hausse les épaules.

“ Allons, ce n'est pas bien de rêvasser au lit ! Surtout quand il fait un si beau soleil… ”

Alors, sans qu'elle le voie, l'homme lui a tiré la langue, puis il a enfoncé son bonnet sur les yeux, et s'est tourné contre le mur.

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