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Grégoire Müller l'insoumis

images-3.jpegÉtrange ouvrage que celui de Grégoire Müller (né en 1947 à Morges), peintre et sculpteur figuratif, mais aussi critique et enseignant, ayant roulé sa bosse un peu partout et travaillé avec César, Arman et Phil Glass, entre autres, avant de s'installer, avec sa femme et ses deux filles, à La Chaux-de-Fonds. Son livre s'intitule Insoumis*. Il prend la forme d'un journal intime, sous-titré « Cent jours d'une vie de peintre ». Étrange, tout d'abord, parce qu'il ressemble peu aux journaux de peintres qu'on connaît, comme le fameux Journal de Paul Klee, ou encore au Journal de Pontormo publié naguère par Jean-Claude Lebensztejn. Il cherche à mettre à jour « les ingrédients de cette alchimie qu'est la peinture ». Mais son journal, en fin de compte, nous en apprend assez peu sur les secrets de la peinture. En revanche, il nous parle des conditions matérielles, affectives, psychologiques de la création.

Toutes les journées de l'artiste semblent obéir à un même rituel, comme s'il devait suivre un ordre invisible. Il commence par prendre un bain brûlant, qui lui dégage l'esprit, libère son corps des tensions négatives, le rend disponible à l'appel du tableau à peindre. « Méditation, respiration… Atteindre cet état second proche du sommeil… État d'éveil dans lequel les images et les idées semblent faiure surface tout naturellement dans l'esprit… ». Ensuite travail dans l'atelier. Corps à corps acharné avec la toile, les formes et les couleurs. À midi, rendez-vous avec sa famille, pour un repas dont Grégoire Müller nous donne chaque jour le menu détaillé. L'après-midi est plus libre. Retour à l'atelier ou promenade ou verrée avec ses amis. Les soirées, également, semblent obéir à un rituel assez strict. Repas de famille. Discussions animées avec ses filles et sa femme, Pascal. Etc.

Alors, me direz-vous, quel intérêt à publier un Journal qui semble répéter, jour après jour, le même ordre immuable ?

DownloadedFile.jpegC'est qu'au fil du journal, malgré tous les rituels rassurants, la trame des jours se déchire. « La soufrance est partout dans le monde » écrit Müller. Elle est aussi au cœur de sa vie et de sa famille. Il nous parle de la longue dépression de sa fille aînée, Saskia. Des soucis professionnels de sa cadette, Misha. Et peu à peu, au fil des jours, traverse des épisodes mélancoliques ou maniaco-dépressifs. Cette souffrance déchire l'artiste et nourrit son travail en même temps. On comprend mieux, alors, l'importance de ces repas partagés « dans la bonne humeur », de cet intermèdes heureux qui sont comme des bouffées d'air dans une vie surplombée de nuages.

« Je n'ai ni méthode, ni style ; j'ai un désir, une conscience et un instinct qui échappe à la raison. » Au fil des jours, dans sa confrontation avec la peinture, Grégoire Müller nous livre des réflexions passionnantes sur l'art et la création, qui éclairent son travail et forment une manière d'esthétique tout à fait personnelle. C'est l'un des aspects les plus intéressants du livre. « Je sais ce que j'attends de ma peinture. Je veux ouvrir de grands espaces dans lesquels on puisse pénétrer, je veux mettre en scène la figure humaine (qui me semble définitivement être au centre de toute l'histoire de la grande peinture), je veux peindre avec des gestes larges qui impliquent tout mon corps, sans fignolage et sans tarabiscotage, quelque chose de direct, de clairement lisible, sans maniérisme et sans stylisatoion évidentes, quitte à accepter une certaine maladresse… »

Un mot encore sur titre, Insoumis, singulier pluriel. Il se rapporte, d'abord, à l'artiste lui-même, insoumis par nature, pourrait-on dire. Qui ne peut que remettre en question l'ordre établi du monde et de son propre travail. Il se rapporte aussi à ses filles, insoumises, chacune à sa manière, dans ses combats quotidiens. Il peut se rapporter enfin à sa femme, Pascal, Américaine déracinée, qui ne peut se soumettre à la vie trop tranquille de la Suisse. Il pointe en chacun d'entre nous ce noyau de révolte qui vibre et nous fait avancer.

* Grégoire Müller, Insoumis, Cent jours d'une vie de peintre, L'Aire, 2010.

P.S. C'est un petit défaut, mais cela gêne la lecture : j'ai dénombré près d'une centaine de coquilles (orthographiques, typographiques, grammaticales) dans le texte ! Dommage pour un livre de qualité…

 


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