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âge d'homme

  • Un sabbat fantastique (Dunia Miralles)

    Unknown.jpegAprès Inertie (2014) et Mich-el-le (2016), Dunia Miralles publie une troisième livre à l'Âge d'Homme. Il ne s'agit pas d'un roman, ni d'une pièce de théâtre, mais d'un recueil de nouvelles fantastiques, intitulé Folmagories*, joli néologisme qui nous fait entrer de plain-pied dans l'univers interlope de cette écrivaine — mais aussi comédienne et animatrice —  qui vit à La Chaux-de-Fonds…

    Les nouvelles qui composent ce livre sont construites sur le même schéma : à partir d'une situation ordinaire — une rencontre, une soirée dans un ancien entrepôt, une visite à la cave — le merveilleux fait peu à peu irruption dans le réel, dérègle les perceptions et sensations habituelles, impose au narrateur ou à la narratrice un nouvel ordre des choses.

    1ere_couverture_FOLMAGORIES-184x300.jpgOn pense à Poe, à Melville, aux Contes fantastiques de Théophile Gautier. Dunia Miralles nous fait entrer dans un monde parallèle, si proche du nôtre, à la fois baroque et inquiétant. On connaît son attrait pour les marges (qu'elle explore dans Swiss Trash et Inertie) : ici, ces marges sont peuplées d'elfes et de lutins, de vouivres qui ne demandent qu'à nous ensorceler.

    Un autre monde nous appelle, proche et lointain, qui est celui des catacombes, des caves et des maisons abandonnées, mais aussi des forêts profondes et des cimetières. La nuit, un curieux sabbat y déploie sa magie. Cruel, sanglant, tout à fait dans la veine gothique, cette fête des monstres et des bêtes n'est pourtant jamais triste. Au contraire, il s'en dégage une énergie et une joie communicatives, comme si le narrateur (ou la narratrice) avait besoin de ce monde fantastique pour se régénérer.

    Un livre à conseiller même aux âmes sensibles !

    * Dunia Miralles, Folmagories, L'Âge d'Homme, 2018.

  • Deux poètes majeurs (Anne Perrier et Georges Haldas)

    Unknown.jpegLe hasard a voulu que je reçoive, le même jour, deux livres très différents et de haute tenue. Deux livres de poètes que tout oppose et que tout réunit. Le premier est une reprise, en Zoé-Poche*, de deux recueils de poésie d'Anne Perrier (1922-2017) : Le Livre d'Ophélie (1979) et La voie nomade (2000). Ce sont les poèmes de l'adieu et du grand voyage, dans lesquels Anne Perrier évoque la mort, à la fois fascinante et effrayante, d'Ophélie (qui se suicide en se noyant).

    « Qu'on me laisse partir à présent/ Je pèserais si peu sur les eaux/ J'emporterais si peu de choses/ Quelques visages le ciel d'été/ Une rose ouverte. »

    Unknown-1.jpegToute la poésie d'Anne Perrier se tient dans ces vers retenus, ce désir d'allègement, cette volonté de silence aussi, qui est toujours guidée par un désir de beauté.

    « Réduite à rien/ À pousser devant moi le frileux troupeau/ Des paroles brebis de laine/ Et de vent.»

    Tout autre, à première vue, est le fort volume des Poèmes du veilleur solitaire**, livre posthume de Georges Haldas. Si l'œuvre d'Anne Perrier est discrète et modeste, celle d'Haldas est un grand fleuve plein de méandres et d'affluents qui serait aimanté par la mer. Né à Genève en 1917, mais ayant passé toute son enfance sur l'île grecque de Céphalonie, et mort à Lausanne en 2010, Haldas a laissé une œuvre gigantesque, dont on n'a pas encore fait le tour, ni saisi l'importance.

    images-1.jpegEssayiste, chroniqueur, traducteur, scénariste, journaliste, libraire — et surtout poète.  L'Âge d'Homme a publié sa Poésie complète en 2000. Mais Haldas n'a pas fini d'écrire pour autant. Devenu pratiquement aveugle, il a dicté ses derniers poèmes à sa compagne de 23 ans, la fidèle et extraordinaire Catherine Challandes. C'est elle qui a recueilli, jour après jour, les textes qu'Haldas composait pendant la journée dans leur appartement du Mont-sur-Lausanne. Il composait, mémorisait ses textes, puis les dictait, le soir venu, à Catherine qui les transcrivait.

    C'est ce recueil de poèmes inédits que L'Âge d'Homme publie aujourd'hui, le testament du Poète, suivi d'une postface très éclairante de Catherine Challandes (sur la photo de droite, avec Thérèse et Jean Vuilleumier et GH). anne perrier,georges haldas,poésie,le livre d'ophélie,les poèmes du veilleur,zoé,âge d'hommeCes derniers textes, baignés de lumière grecque, évoquent, comme ceux d'Anne Perrier, le grand voyage. Haldas y rêve d'un grand navire qui viendrait le chercher, d'un capitaine sans visage, d'une traversée tranquille de la Méditerranée. 

    27332528_404212030035346_217892877041769410_n.jpg« Tu descends pas à pas/ les marches de la nuit/ Ce n'est pas l'aube encore/ Mais tu as rendez-vous/ avec cette fontaine/ dont l'eau est de détresse/ Qui la boit est plus fort/ Dans la vie dans la mort. »

    Haldas est le poète de l'aube, du jour qui vient, de la résurrection aussi. Chaque poème exprime cet espoir, même s'il est voilé par les soucis de l'âge et la médiocrité d'une époque qui ne sait plus reconnaître ses poètes. Haldas aimait le chant du merle, « le silence de la ville, un dimanche matin, les premiers rayons du soleil dans une petite cour, une vieille femme qui traversait la rue, les reflets de l'Arve, le chant du coq dans un village, le murmure de la petite fontaine du Mont… » (Catherine Challandes).

    Anne Perrier chantait sa relation à la nature ; Haldas est le poète de la relation à l'autre, aux hommes comme aux éléments naturels ; le poète du quotidien également. L'un et l'autre se rejoignent dans leur quête de poésie, cette musique de la langue, ce souci du mot juste et précis. 

    Deux poètes essentiels à relire !

    * Anne Perrier, Le Livre d'Ophélie, suivi de La Voie nomade, Zoé-Poche, 2018.

    ** Georges Haldas, Poèmes du veilleur solitaire, postface de Catherine de Perrot-Challandes, l'Âge d'Homme, 2018.

  • Un monstre très humain (Antoine Jaquier)

    images-2.jpegLe vrai défi, pour un écrivain, n’est pas de réussir un bon premier livre, mais plutôt de poursuivre sa voie avec un second opus qui égale (voire dépasse) le premier. Rares sont les écrivains qui y arrivent, car il s’agit de confirmer en même temps que d’explorer de nouveaux territoires.

    Après le succès de Ils sont tous morts* (Prix Édouard-Rod 2014), Antoine Jaquier nous donne Avec les chiens**, un roman noir qui explore les tréfonds de l’âme humaine en faisant le portrait d’un monstre, violeur et tueur d’enfants, poursuivi par une cohorte de justiciers vengeurs (les pères des enfants et l’une de ses victimes). images-4.jpegLe scénario, comme dans le premier livre de Jaquier, est sans faille. Le roman suit son cours, inexorable, dans un style sec et télégraphique. Avec son lot de contretemps, bien sûr, et de surprises. Car les choses, dans la vie, comme dans les livres, ne se passent pas toujours comme prévues.

    images-3.jpegAu centre du roman, le monstre, donc. Alias Gilbert Streum. Qu’on va apprendre à connaître et qui se révélera, au fil des pages, beaucoup moins monstrueux que prévu. Plus humain, aussi. On sent que Jaquier tourne autour du monstre, à la fois fasciné et terrifié, comme on tourne autour d’un scorpion ou d’un crotale prêt à mordre. Il ne cherche pas à le comprendre. Mais plutôt à le photographier. Or, s’approcher du monstre, c’est risquer de tomber sous son charme, comme avec un serpent. Ce qui arrive aux deux vengeurs naïfs qui l’approchent et y perdent, peu à peu, la raison.

    En même temps qu’il tourne autour du monstre, Jaquier nous révèle les dessous de l’affaire, qui ne sont pas très reluisants. Les femmes (les mères) y jouent un rôle central : elles furent elles aussi attirées par le monstre qui exhibait ses muscles dans les fitness. Comme dans tout roman noir, la lâcheté et le mensonge sont partagés par tous les personnages. De cette enquête sans concession, personne ne sort indemne. C’est à la fois la force et la faiblesse du livre, les personnages étant interchangeables et se rejoignant tous dans l’abjection. Too much is too much…

    Un autre bémol, également, à propos du style télégraphique (qui fatigue assez vite le lecteur) et d’une écriture curieusement relâchée (un exemple parmi d’autres : « chacune de mes terminaisons nerveuses se précipite dans la même zone de mon corps »). On sentait dans le premier livre de Jaquier, Ils sont tous morts, une lente et longue décantation, qui donnait sa saveur (et sa force) au roman. Ici, tout est plus vif, trop rapide peut-être. Le livre paraît moins abouti que le premier, par défaut de jeunesse ou de maturation.

     

    * Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, l’Âge d’Homme, 2013.

    ** Antoine Jaquier,  Avec les chiens, roman, l’Âge d’Homme, 2015.