Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • L'enfant de ça (Après l'Orgie J-5)

    images-1.jpeg- À la fin du tournage, Dol est allée manger au Ritz avec ma mère. Je ne sais pas ce qu’elles ont dit. Ce qu’elles ont fait cette nuit-là sur la terrasse qui domine le port. Je ne sais pas ce qu’il y avait dans l’enveloppe que Dol lui a donnée. 10 000 dollars ? 100 000 ? Peut-être moins. Je n’ai jamais osé lui demander. Quelle est la valeur d’un enfant ?
    - Un enfant n’a pas de prix, voyons !
    - C’est ce qu’on croit. Mais il se négocie un peu partout comme les barils de pétrole. Au cours du jour. Même si ce cours est fluctuant. Même s’il connaît parfois de brusques envolées, quand les enfants sont rares et donc très demandés. En temps de guerre par exemple. D’épidémie ou de famine.
    - Vous connaissez votre sujet.
    - Je suis l’enfant de ça.
    - Et pour une fille, c’est la même chose ?
    - La première chose qui compte, pour une fille, c’est de savoir combien elle vaut. Qu’elle soit adoptée ou non. Le reste n’a pas d’importance.
    - Toutes des putes, c’est ça ? Votre raisonnement me semble assez simpliste.
    - Idem pour les mecs. Mais sur le plan professionnel seulement. Les filles, c’est toujours la même question. Les sentiments. Le boulot. La famille. Combien je vaux aux yeux des autres ? Qu’est-ce qu’il y a dans l’enveloppe ?
    - Au fond, la femme est une marchandise.
    - Oui. Prêtée. Vendue. Adoptée. Échangée. Mariée. Divorcée. Mais toujours désobéissante.
    - Vous n’allez pas vous faire beaucoup d’amies.
    - La vérité est difficile à avaler.
    - Et les féministes ?
    - Je les emmerde. Elles vivent dans le déni. Elles voient la femme comme une victime. Et l’homme comme un bourreau. Inflexible et stupide. Rivé à ses instincts primaires. Un singe en rut. Manger. Baiser. Chier. Dormir. Elles vivent dans la nostalgie du mâle dominant.
    - Ce n’est pas le cas ?
    - Du tout. Il y a longtemps que l’homme a déposé les armes. Il ne domine plus rien. Et surtout pas les femmes. Aujourd’hui il change les couches de bébé. Il mitonne des bons petits plats pour sa moitié. Il fait les courses et la vaisselle. La lessive. Et même parfois le repassage. C’est lui le grillon du foyer. Zen. Égalitaire. Émasculé.
    - En un mot comme en cent, vous avez gagné la guerre ?
    - Pas tout à fait. Mais la victoire est proche.

    * extrait de Après l'Orgie, roman à paraître le 4 septembre.

  • Le Lotus bleu (Après l'Orgie J-6)

    images.jpeg- Je suis née à Shanghai. Par accident.
    - Ça commence bien.
    - Ma mère était ouvreuse au Lotus bleu. Un cinéma permanent du quartier de Pudong. Elle adorait les films américains. Lauren Bacall. Edgar G. Robinson. Ces films en noir et blanc. Pleins de fumée. De filles faciles et de faux durs. Toute sa famille avait connu l’humiliation. Les gardes rouges. Les camps de rééducation. On avait envoyé son père aux champs. Puis en ville pour balayer les trottoirs. Puis au Tibet couper des langues. Des mains. Violer des femmes dans les temples. Puis, à seize ans, ma mère est partie à Shanghai. C’était la ville des dissidents. Des humiliés. Et elle a dû se débrouiller toute seule. Couseuse. Boniche dans les hôtels de luxe. Vendeuse de faux Lacoste. Elle gagnait peu. À peine de quoi payer sa chambre. Alors ma mère arrondissait ses fins de mois en recevant des hommes de passage.
    - Il n’y a pas de honte à ça.
    - Qui vous parle de honte ?
    - Continuez.
    - Mon père était un de ces hommes-là.
    - Vous l’avez connu ?
    - Non. Il est venu. Il a payé. Il est parti.
    - Que savez-vous de lui ?
    - Rien. Il était blanc. Il était riche. Il avait les yeux bleus.
    - Comme vous.
    - Oui. C’est le seul héritage qu’il m’a laissé.
    - Que faisait-il ?
    - Il était photographe pour les journaux français.
    - Grand reporter.
    - En quelque sorte.
    - Vous ne savez rien d’autre sur lui ?
    - Ma mère l’a vu deux ou trois fois, c’est tout. Il était grand. Il fumait des Gitanes. Il parlait peu. C’était un amant agréable.

    * extrait de Après l'Orgie, à paraître le 4 septembre.

  • Dolce Vita (Après l'Orgie J-7)

    images-2.jpeg Une des raisons pour lesquelles j'ai écrit Après l'Orgie, c'est que je voulais retourner en Italie, et y rêver le plus longtemps possible. L'Italie de mon enfance, celle de la Dolce Vita, des plages bariolées, des longues balades en voiture quand la nuit tombe. Ming passe la frontière à Vintimille, puis découvre Turin, la plus belle ville italienne, puis Milan, Rome, etc. Elle qui veut échapper à son image devient l'égérie d'un photographe, puis d'un couturier extravagant. Avant d'être embauchée par le Président du Conseil italien…

    Dolce Vita (1959-1979), c'est aussi le titre d'un roman de Simonetta Greggio qui dépeint avec éclat les deux visages de l'Italie moderne. Son livre était en concurrence avec L'Amour nègre pour le prix Interallié. images-1.jpegJe ne l'avais pas lu, faute de temps. Je viens de réparer cette lacune. Dolce Vita croise deux récits : la confession d'un vieil aristocrate sur le point de mourir (celui-là même qui a inspiré à Fellini son film culte) et l'histoire sanglante de l'Italie de l'après-gurerre (ses intrigues, les liens entre le pouvoir politique et les mafias, la mort tragique de Pasolini, les Brigades Rouges, etc.). À lire Simonetta Greggio, on s'aperçoit que la violence, en Italie, n'est pas jamais secondaire ou périphérique, mais constitutive de l'histoire de ces cinquante dernières années. Et qu'elle a encore de beaux jours devant elle.

    images.jpegLe livre de Simonetta Greggio se lit d'une traite. On y découvre, outre les liens souterrains entre la démocratie chrétienne, la Mafia et le Vatican (avec, dans le rôle de Joker, un certain Licio Gelli, haut dignitaire de la loge P2 emprisonnbé quelque temps à Genève), on y découvre, donc, les mille et un secrets du film de Fellini qui donne son titre au roman. Sa gestation. Son tournage homérique. L'accueil pour le moins mitigé qu'il reçut en Italie. Tout cela nous est révélé par la longue et passionnante confession de Malo, prince noir sur le point de mourir. A lire absolument.

    * Simonetta Greggio, Dolce vita (1959-1979), Le Livre de Poche, 2012.